Le visage et les livres : about Facebook


 

 

 

VISAGE-LIVRE I

 

 

   Je suis là. Je ne suis pas là. C'est comme une brûlure parfois. Je ne sais pas. Le cosmos tourne autour de moi comme une lamentation commune. Un choeur de chaleur et d'ivresse vole mes habitudes, enlève les robes de mes pensées en génèrant des actes dignes d'une mise en scène théâtrale. Mes faits et  gestes résonnent dans des nuages de coton. Je suis pris en dehors de toute fable. Je suis assis au milieu de nombres qui s'accomplissent. Je forge des nœuds inutiles et des usages inquiets qu'annule seule l'horloge du sommeil.

 

   Je ne suis pas là. Mais, oui ! c'est comme une brûlure pourtant. Une noria de corps se jettent à l'eau depuis la berge d'en face. Des corps saturés se mêlant à des fantômes. Des charognes. Des transparences et des frustrations déguisées pour le bal - leurs visages vénitiens. Rien n'est assuré. Chaque phase ressemble à un dénouement inutile. Tout ici me coule d'eau entre les mains. Mes doigts se dansent les uns sur les autres. Les paroles fusent sur un canal glacé. Des inconnus parlent dans ma maison et nous nageons ensemble dans une électricité banale et blanche.

 

   Je suis là. Je crois m'élever alors que je tombe sans cesse. Je ne sais pas. Est-ce à moi de choisir ? Pour les autres, les éléments de la situation semblent évoluer dans le cours de choses naturelles. Pour moi, l'inconfort d'une réelle absence parafe chaque chapitre sans jamais faillir. Quelle différence y a-t-il entre chanter de tels artifices et leur ajustement aux intermèdes de l'existence ? Le tout sans savoir jamais, s'il s'agit là de comédie ou de tragédie ? Un morceau de moi, une pensée, un épisode tout entier emprunté à la réalité peut conduire au pur néant. Il n'y a pas de monde. Ceci n'est pas un monde puisque tout y disparaît. Il n'y a pas d'âme. Pas de présence. Mon corps n'y est pas libre. Mon visage pas livre.

 

 

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VISAGE-LIVRE II

 

 

   Rien en soi n'est plus déterminé que la vain. Ni les pires affectations de l'esprit, ni les complexions maladives du corps ne peuvent rivaliser avec son indéfini. Puisque en nous rien n'est permanent, pas même la haine, pas même l'amour – qui tous deux savent à leur tour prendre des résolutions –, rien n'est plus pérenne dans le jardin du soi que la figure de l'épouvantail ; photographie retouchée via Instagram. L’épouvantail est la caricature du jardinier, adroitement constellée de cassons et de colifichets, elle ondule dans le sens du vent alors que son visage tend à la dissipation. Guise de faussaire, il attire les regards tout en éloignant les oiseaux, profère une volonté fixe tout en mimant le mouvement, vivifie l’estime tout en mortifiant l’esprit. Fait d'éclats polymorphes girant dans l'air et le sens des moulins, ses manières tarderont à révéler de morbides béquilles même si de sages météores délavent peu à peu une ossature taillée dans un bois d’essence vulgaire. Si les artifices de la vanité brillent à nos yeux comme des yeux-mêmes, c’est que le cœur du vain n’est pas un cercle vide. Il est plein, il est feint, il est complet de vacuité comme un puits peut l'être d’air et non d’eau. L’aquifère, le circulé, le vif… demeurent quant à eux étals parmi les ombres saines et les formes secrètes du sol. Absente au jour, à ses fureurs solaires et ses alternances magnétiques – dont au jardin reluit la beauté des statues–, la terre vitale, l nourricière, oppose alors sa noirceur profonde à la pulvérulence désertique où bronzent sans fin les vaniteux.

 

   Cataire au fumier, le fruit des vanités croît au dessus d'un cumul de jours et de gestes déjetés sans vergogne. Tel qu’en système, toute chose possible et préhensible pour notre brillance s’en veut la fleur qui, dès le grain, se tourne vers la moindre lueur. La vanité est ce rite de clarté existentielle, ce banquier vêtu de candide prêtrise nous promettant sans cesser nouveaux bénéfices et risques forclos. Actionnaires historiques, fidèles fictifs, vrais faux amis… La dite bêtise est statique en nous, gisante au creux de tout ce qui brille, de tout ce qui s’image, de tout ce qui s’autoproclame et s’auto-cite en permanence parmi les sourires, les cœurs cramoisis et les amours cliquables. Nous adhérons à un monde tissé de non-monde. Une mode de guenilles superposées.

 

   Invincible Armada tout ancrée dans sa figure de proue, la vanité s'avance toujours – belle place –  inassouvie face au soleil ; seul rival. Outre le fier, elle ira jusqu’à la tâche noire, l’aveuglement partiel puis la cécité morale quand l’orgueil, mieux placé, plus souterrain, ne profite jamais mieux qu’en une suspension lâche et secrètement proche des sources fraîches de l'âme... 

 

 

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VISGAE-LIVRE III

 

 

Car l'on sait bien qu'il n'en restera rien. Comme en son miroir tout un chacun la constate : ci-gît une profonde vérité faite de rides solitaires que le port savant des masques atténue. Dans le cadre lumineux de nos écrans persiste et signe une noirceur gisante, un ramas de matières dysorganiques, un automne moral de nullités. La brillance n’est jamais plus vivace qu’au fond d’un tel puits. Une eau croupie y affute des lames sur lesquelles viennent s’empaler les fruits trop mûrs de la vanité. Or c’est avide — bouche ouverte et yeux mi-clos —, que l’on goûte un pareil sang, aussi sucré que la sève d'une agave. Et l’on comprend trop bien quel désespoir particulier pousse l’être entier, ses tiges brandies en touffes d’os, à se tourner vers des soleils mineurs et à se mirer dans une surface noire à force d’être sale. Je suis ça !se dit à toutes fins le vaniteux. C’est tout ça, que je suis. Il se croit infini. Il se croit source d'eau et source de pensée. C'était donc moi,  ce puits sans fond où la mort n’existe pas...

 

   De tous les à-coups de la maladie vaniteuse, la vie ne gardera pour frêle sursaut que de trop rares blessures. Une balafre nous entaille pourtant depuis longtemps. Un visage n’est jamais aussi proche de ce qu’il dissimule, qu’ici-même le composant. Bien que transparente, une vérole opère sous la surface circonscrite des apparences, sous la peau des heures statuées. La planète de la vanité ne pouvait que se mouvoir autour d’un tel astre. La somme des distances parcourues composant, peu à peu, une orbe et une définition, celles-ci nous serviront bientôt d'épitaphe. On peut bien abuser le monde entier par murs et par vaux. On peut même se tromper soi ! Il en demeure que les actes, les discours, les poses… séparés ou ensemble, finiront toujours par se rejoindre et décanter au fond du crâne pour y pourrir, gourmés de mouches grasses et de vers torves.

 

   Alors que la tourbe se définit comme le produit d’une fossilisation de débris en milieu humide et chaud, la vanité brillante en milieu bleu et blanc restera pauvre en oxygène, faible en ombre et mince en tout. Rien n’est plus beau qu’un visage silencieux, dit-on ! On y puise autant de vérité que dans un livre tissé de paroles senties. Fût-il soumis à des conditions particulières de pression et de température, le sol morveux où croissent nos vanités ne se transformera jamais en l’une de ces mines de charbon où, selon Novalis, perce parfois un pur diamant.