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« Écolier, je lisais Buffalo Bill, je voulais être sioux.»

Georges Bataille, entretien radiophonique, novembre 1956
Texte écrit pour Valérie Graftieaux.

Il n’y a plus beaucoup d’indiens. La cavalerie est passée par là, et les chevaux sauvages se font rares dans le paysage. Les villes de bois et d’ombres sont passées à l’âge du fer, du verre et la transparence généralisée. Les trottoirs sont propres. Les façades entretenues. Les parcs et les jardins se perpétuent dans une imitation stricte et fade de la nature. Il faut attendre la nuit. Il faut attendre l’orage, la neige ou la tempête pour que quelque chose nous arrive. Pour que le monde s’excède dans une singulière dépense. Pour que nous adviennent des gestes fauves, des morsures profondes, des signes indécents ou sauvages... Ainsi une réalité informe vient-elle heurter la surface lunaire de nos crânes. Ainsi les enfants du désordre peuvent-ils se mêler à la ronde du quotidien. Ainsi les questions peuvent-elles se draper de nuit, trancher net les poignets de l’horizon, aiguiser nos bouches et mieux nous séparer, et mieux nous relier en même temps. Il arrive que l’extérieur et l’intérieur s’excitent sur une même surface de frottement. Il arrive que les contraires s’éprouvent et se révèlent dignes d’être fixés. Les éléments naturels conservent en eux le secret du démembrement de la pureté. Les météores, les risques, les catastrophes, renouvellent sans cesse à notre corps comme à notre esprit cette rude certitude que, outre le sang, il y a bien quelque chose qui bat. Rétines, artères, tempes et ongles sont au carrefour des cicatrices et des sentiments qui trament notre existence et bouleversent nos organes. Nous savons bien que le chaos est en nous depuis les origines. Que nous retenons trop nos larmes. Que nous épargnons trop nos joies. Regardant les galaxies, les pierres ou les fleurs nous voyons bien que la finitude nous hante comme la lumière fossile des étoiles mortes. Le monde plonge ses racines et ses ramures pour laisser sa trace dans l’argile de nos jours. Dans la glaise de nos vies. Le marbre de nos yeux. La trace, le sortilège, le lien, le signe indien… Jadis, dans ce qu’on appelle improprement  Far West, le sorcier sioux jetait ainsi des sorts fertiles aux ennemis de la communauté. Il traçait des signes étranges, noirs, rouges, jaunes et blancs sur le front ou sur le torse de ses victimes en leur assénant pour toute médecine une morale s’avérant être un sortilège :

 

« Au final, seuls ceux qui ont encore une âme, seront sauvés ! »