Écrire… Raturer… Ré-écrire… Etc. Non ! Plutôt ne rien attendre et tendre à. Ne pas prendre de pose ni de posture, mais juste poster. Des attaques de phrases, des buts et débuts de livres, bouts de laines colorés et fragments de vie en noir & blanc.
mar
31
mar
2009
VAGUE DE PAPIER SUR LES ONDES ÉLECTRIQUES À PÉDALES
Tout a une faim. Et j'ai une bonne demi-douzaine de chiens aboyant-famine aux crocs longuement plantés dans mes mollets. Je suis en colère. Contre moi-même. Je passe mes jours dans la jungle électrique à retourner ma tête dans tous les sens ; le mot de torticolis n'ayant plus le moindre sens pour un cortex défaisant sans trêve la nasse grise de ses méandres. Je vais rentrer sous ma tente. Et peu importe que j'y découvre un désert plutôt que des tentures achéennes et des coussins moelleux... Il n'y a plus de secret. Je dois retourner mes miroirs et entrer méthodiquement dans la nuit. Depuis quelques mois déjà, les espions de La Société Universelle de la Fiction enquêtent sur mon sujet. Leurs rondes silencieuses ont porté leurs pas jusque dans mes rêves sourcilleux, et je crois entendre des murmures et des sons électriques de l'autre côté du mur. Je crois qu'ils se penchent désormais sur mon épaule, comme des anges déchus ou des fantômes. Et ce n'est rien de dire que le sang frais de ce lieu se voit menacé d'ores et déjà d'un crime microbiologique... Le jour précis de son premier anniversaire, le blog du correspondancier est donc menacé -tel un récif corallien près les côtes australiennes- par un immodéré et immérité retour à la fiction, au papier, aux savanes d'encres, aux savantes ratures et aux mille et uns cafés. Il y a désormais un grand péril de déperdition uni-globale de diversité biologique en germe parmi ces lignes, et mes stocks de résistance diminuent à vue d'œil comme ce silence grandit. Nul ne peut dire si quelque prurit électronique fils de l'addiction et de la désinvolture ne me forceront pas la main dans le sens d'épisodiques retours ? Comment savoir. Le pire n'est pas toujours sûr. Néanmoins, ma voix ne sera longue que dans le désert blanc, et je ne peux laisser pour l'instant qu'un souci d'explorateur à mes fidèles lecteurs. Acceptez donc parmi mes remerciements sincères, cet indéfinitif claquement de porte, et les modestes clics spatio-temporels qui vont avec. À bientôt donc, ici ou là... a une faim. Et j'ai une bonne demi-douzaine de chiens aboyant-famine aux crocs longuement plantés dans mes mollets. Je suis en colère. Contre moi-même. Je passe mes jours dans la jungle électrique à retourner ma tête dans tous les sens ; le mot de torticolis n'ayant plus le moindre sens pour un cortex défaisant sans trêve la nasse grise de ses méandres. Je vais rentrer sous ma tente. Et peu importe que j'y découvre un désert plutôt que des tentures achéennes et des coussins moelleux… Il n'y a plus de secret. Je dois retourner mes miroirs et entrer méthodiquement dans la nuit. Depuis quelques mois déjà, les espions de La Société Universelle de la Fiction enquêtent sur mon sujet. Leurs rondes silencieuses ont porté leurs pas jusque dans mes rêves sourcilleux, et je crois entendre des murmures et des sons électriques de l'autre côté du mur. Je crois qu'ils se penchent désormais sur mon épaule, comme des anges déchus ou des fantômes. Et ce n'est rien de dire que le sang frais de ce lieu se voit menacé d'ores et déjà d'un crime microbiologique… Le jour précis de son premier anniversaire, le blog du correspondancier est donc menacé —tel un récif corallien près les côtes australiennes— par un immodéré et immérité retour à la fiction, au papier, aux savanes d'encres, aux savantes ratures et aux mille et uns cafés. Il y a désormais un grand péril de déperdition uni-globale de diversité biologique en germe parmi ces lignes, et mes stocks de résistance diminuent à vue d'œil comme ce silence grandit. Nul ne peut dire si quelque prurit électronique fils de l'addiction et de la désinvolture ne me forceront pas la main dans le sens d'épisodiques retours ? Comment savoir. Le pire n'est pas toujours sûr. Néanmoins, ma voix ne sera longue que dans le désert blanc, et je ne peux laisser pour l'instant qu'un souci d'explorateur à mes fidèles lecteurs. Acceptez donc parmi mes remerciements sincères, cet indéfinitif claquement de porte, et les modestes clics spatio-temporels qui vont avec. À bientôt donc, ici ou là…
ven
20
mar
2009
OFFICE
Je n'ai pas vu de sang couler. Je me suis privé d'une partie de moi-même dans une douleur sous-tendue par l'absence du monde. Pas de traces. Pas de cicatrices. L'âme est intacte. Ces vols de vautours tenaces ni ces flux de rats dans les escaliers n'y changeront rien. Cette viande amuie, cette chair sèche, ce tas de boue et de chyme mélangées ne peut laisser qu'un goût de cendre dans la plus macabre des gueules tendues. Je dédie cet échec silencieux à mes morts. À tous ceux qui se tournent et se retournent en moi comme des alligators dans la vase. Je remercie Dieu ! sa cohorte d'anges et de vermines de m'avoir si souvent épargné de leur présence bienfaitrice et je leur crache au ciel. Je lècherai les orteils du diable jusqu'à l'os. Je mangerai ma femme et mes enfants jusqu'à la fin des temps. J'offrirai mon ventre et mon bas-ventre, mes humeurs mes excréments et tout ce qui pense en moi en un vif holocauste au royaume des Enfers. Non ! je n'écrirais pas ce livre.
mer
18
mar
2009
ANTI-GARDEN
Cette herbe partout sans imagination, fine et verte. L’éternelle ronde des saisons autour de l’arbre cloué à son poteau. La campagne m’ennuie vite. Je déplore que les animaux n’y aient pas bâti leurs villes. C’eût été quelque chose pourtant, la ville du cerf, la ville du hibou, la ville de la belette. Quels monuments ! Quels théâtres ! Quels restaurants ! Quelles emplettes !
Éric Chevillard, in L'Autofictif, Dimanche 15 mars 2009 : N° 507
dim
08
mar
2009
LA PLAGE DES BLOG-TROTTERS AUX CHEVEUX LONGS
Je crois que je me suis laissé aller. J'étais fatigué et j'ai laissé mollement choir mon front contre l'écran de l'ordinateur allumé. Je ne me suis pas vraiment senti devenir électrique, ni vibrionner illico d'une suite infinie de un et de zéro. Mais j'ai vite eu la tête chaude, et j'ai fait ce rêve étrange. Mes cheveux poussaient en accéléré et de toutes les couleurs. Fins et noués en liasses de J, ils devenaient lianes puis arbres incandescents penchés dans le sens d'un vent qui n'était autre que le mouvement même de mon rêve. Dans cette forêt capillaire et croissante, j'entendais des bruits de soudure à l'arc et de compresseurs comme dans d'autres bois hurlent des loups et rôdent des corbeaux. Tous les végétaux se courbaient dans le sens de mon passage, et je semblais aller vite. Je sentais de plus en plus que je devais arriver quelque part, ou que quelqu'un m'attendait. Les limites du chemin, les talus et les herbes, le ciel et sous son poids l'horizon étaient fait de mes cheveux qui couraient littéralement de tous côtés comme des flux de vitesse dans un dessin animé. Ma tête était de plus en plus chaude. Mais agréablement chaude, comme un soir d'été en Provence, ou une nuit pluvieuse en Baie d'Halong. C'est pourquoi je suis descendu vers la plage comme on sort de l'autoroute. La mer était verte et lisse comme une soupe, et tout autour de la baie s'élevaient des murs végétaux en H immenses et striés ça et là de veines bleu-noir. Je ne saurais décrire le vacarme des oiseaux ; multicolore…
Les autres étaient là depuis un moment quand je suis arrivé. Ils me dirent aussitôt que d'autres arriveraient sans doute plus tard et que certains étaient déjà repartis. Tout le monde parlait de ses cheveux et des cheveux des autres. Et c'est vrai que nous avions tous en effet d'étranges et longs cheveux, dont certains rejoignaient la mer et d'autres les végétations luxuriantes derrière nous. L'aube semblait se lever depuis toujours et devoir rester pâle. Nous avons parlé pendant longtemps. Je ne sais pas… Très longtemps. De temps à autre, de l'électricité agitait l'air en faisant naître de minuscules aurores boréales en forme d'Y au-dessus de nos têtes. Les uns ou les autres apparaissaient ou disparaissaient sans crier gare, comme des voyageurs dans un aéroport ou des idées volantes dans l'esprit. De petites vagues de soupe verte venaient rythmer les débats sur la plage, et le manège indéterminé des corps ni les formes volatiles du paysage ne paraissaient rien moins que naturels, tout comme la respiration la déambulation ou la communication humaine. Nous étions tous assis sur le dos de barques retournées ou sur des filets de pêche multicolores et, au loin, nous entendions la rumeur des grandes vagues océaniques venir se briser sur la barrière de corail et retomber en nasses d'eau vive sur le clavier minéral tout autour de la baie. Le front brûlant, je relevai la tête avec les lettres J, H et Y et imprimées en vert, bleu et noir sur ma joue droite…
jeu
05
mar
2009
ENGOULEVENTS DEDANS MA CHAMBRE
Dans la fumée du réveil, j'étais sûr de tenir entre les mains le petit corps ferme et bien fait d'un texte idéal à écrire ici-même. Il y avait là l'ébauche d'une idée sur quelque chose, et tout autour de cette imprécision quelques mots qui semblaient bien s'aimer. Je me suis répété plusieurs fois des phrases en silence. Je les ai pesées comptées et divisées dans cet habituel et simple mouvement de lego, qui est comme une autre manière de dire écriture ; voire plu. Un rai de lumière ayant allègrement filtré sous la porte de ma chambre, j'étais sûr que mes modestes phrases se gravaient déjà dans le marbre, filtrant à travers mes yeux mi-clos, forçant le mur épais de fumée matinale et roulant sur le parquet pour aboutir ici, et maintenant, en une suite royale de uns et de zéros malicieux… C'était compter sans les maléfices qui font le siège de tout dormeur qui s'éveille ! Ces anges et autres démons qui font une pâture constante de toute "idée en l'air", et se nouent telles des chauve-souris tropicales dans la moindre chevelure de parole. S'il avait fait plus froid, nul doute que, avec précaution, je les aurais recueillies —gelées en l'air— dans un vulgaire panier d'osier. S'il avait fait plus chaud, nul doute non plus que je les aurais retrouvées en manne sous la douche. Mais il aura fallu que ce soit aujourd'hui. Et qu'à ces heure et minute précises tout cela phrases informes et formes sans phrases, s'offre à la gueule ouverte de ces monstres carnassiers et minuscules, qui chaque matin, rôdent au-dessus de mon lit tiède et fumant comme des engoulevents.
mar
03
mar
2009
LE SAUT NON-QUALITATIF DU CHEVAL
La vie est courte. Juste assez courte… Par contre les journées sont longues. Il ne le sait évidemment pas mais dans soixante-cinq ans sept mois douze jours et une poignées de minutes serrées comme les pierres autour du feu, celui que nous connaissons sous le nom de Luigi Éden-Théa va mourir. Tout est écrit en ce cas. Mais tout est invisible, illisible et par-devers soi tout désécrit. Et pourtant il va bien lui falloir la vivre cette vie ; jusqu'au bout. Et jusqu'à la dernière goutte, qu'elle soit d'eau d'alcool ou de ciguë l'amphore est encore pleine, qui ne roule sur aucun de ses côtés gravides, n'oriente en rien le jugement du buveur et ne réfléchit jamais le ciel que là brisé, dans l'étau courbe de sa surface. L'univers est aussi plat qu'un simple disque d'eau calme. Toutes nos vies enlacées qui se penchent ne savent que sombrer. Elles recouvrent d'ombre le peu de lumière qui nous a fait naître. Le jet d'eau pure est souillé par le coup de dents ceignant l'omphalo-cordon. La vie est courte. Un pont de cordes tissé sur l'antre infini. Juste assez courte la vie… comme le saut d'un cheval au-dessus d'un abîme.
jeu
19
fév
2009
Calme de blanche
J'aime la neige parce que, quand elle se pose sur le paysage comme ça, on dirait qu'elle choisit de révéler les choses, disait Luigi Éden-Théa. Elle semble avoir ce don de faire parler les éléments de la nature, ces choses visibles mais amuies, ces ombres sans soleil qui se redressent à son passage. J'aime la neige qui se révèle elle-même, texte fantôme enfermé derrière des barreaux noirs et blancs comme dans une estampe japonaise, disait-il. Les éléments du paysage sont un à un détourés par les couches de neige. On dirait de petites icônes dépassant d'elles-mêmes ; taches de papier sur du papier. La neige avance en profondeur. Elle fait monter tout en tombant. Les choses se redimensionnent sous nos yeux, le toit s'épaissit, le jardin se dédouble, chaque arbre déborde peu à peu d'un autre arbre, un arbre fantomatique comme une révélation photographique, un mirage. Et ce n'est pas ici qu'une affaire de raffinement, disait Éden-Théa. Il n'y a pas d'aboutissement ni de perfection sûre dans ces petites épiphanies floconneuses. J'ai le sentiment qu'il s'agit surtout de contrastes ! D'une contradiction à l'état brute, tombée durant la nuit et que l'aube émerveille d'une question neuve encore embuée de sommeil. Ce contraste, cet écart apparaissent précieux comme semblant immotivés. C'est là que la neige me touche, disait-il. Dans la clarté obscure de sa révélation par la fenêtre. Dans la boule humide et collante qui roule à l'envers dans le paysage mental. La neige d'aujourd'hui ne tombe jamais seule dans le jardin. Elle s'accumule aussi sous le crâne, dans ces zones aphones de la mémoire et de l'oubli. La preuve en est que même en image, même esquissée sur une mauvaise reproduction d'Hokusaï accrochée au mur d'une salle d'attente, je sais que j'ai toujours envie de toucher la neige, disait Luigi Éden-Théa. Envie de fringale, et de l'exprimer lentement entre ses doigts, comme un fruit mûr, un désir estival, un souvenir d'enfance disait-il.
ven
13
fév
2009
LE POLYSTYRÈNE
Pourquoi de gauche de droite et de noir ou de blanc, disait Luigi Éden-Théa. Pourquoi comme ci et comme ça, en haut ou en bas c'est épuisant à la fin non… Et au début aussi ! On a tous appris à
l'école qu'il y a une infinité de chiffre entre 0 et 1, disait-il ! Et moi je te dis qu'il y a une infinité de points entre une extrême et l'autre ! Une infinité de tons entre le rouge et le bleu !
Une infinité de moi entre le moi d'avant et le prochain moi ! Je ne suis pas réductible à la vision bivalve, disait Luigi Éden-Théa. Je ne suis pas un coquillage ! Je ne suis pas non plus une bouche
d'ombre, aux contours coupants, ne se définissant que par sa fracture noire, son abîme grandit par tous les jours et par les os blanchis des morts. Si tu veux être ça, disait-il, c'est ton problème !
Si tu ne veux être que ça, c'est vrai que c'est un problème et, sincèrement, je te plains ! Mais si tu veux que moi, que lui, que les autres soient comme ça et soient comme toi, là je te dis non,
deux fois non et une infinité de non… Je sais bien que tu te fous de ce que je vais te dire, et que tu ne t'intéresses pas plus à ça qu'à la littérature ou au rock français disait Éden-Théa ! Mais je
te le dis quand même ! Et même, je te le dis exprès. Voilà ! Dans les portraits rigoristes du flamand Franz Hals, dans ces fameuses trognes de commerçants et autres notables Anversois qui ressemblent
d'ailleurs tellement à tes amis, à tes proches et à tes conseillers… et bien figure-toi que dans cette représentation exemplaire de la bourgeoisie triomphante des villes marchandes, dans cette
visibilité altière du capitalisme en marche vers les toutes les découvertes et toutes les révolutions, il se trouve qu'en y regardant de plus près on a remarqué, puis on a dénombré —pas découvert !
ça, c'est une expression de vaniteux, de trogne justement— qu'il y avait parfois jusqu'à quatre cents nuances de blanc dans une seule toile… Tu imagines ? Tu vois, ce que je veux dire disait-il ? Et
bien, même si elles n'étaient pas consubstantielles au personnage représenté, ce qui tendrait à te donner raison, ce que je te dis là c'est que quelqu'un les y a mis ! C'est tout…
mar
10
fév
2009
CAMINANDO
À partir de là, la notion d'art pour l'art n'a donc plus aucun sens, disait Luigi Éden-Théa. Et puisqu'une forme choisie ne l'est plus que pour accueillir, le texte littéraire, s'il est art, n'est jamais qu'une terre d'asile, un marais susceptible, un vase capable de cueillir n'importe quel parfum, n'importe quelle odeur, n'importe quelle humeur frôlée par la vie comme par la mort. L'eau carrée d'un port ne choisit pas les coques qu'elle mouille et balance contre la pierre polie, disait-il. Dans sa vague stagnante, se mêlent ainsi sans partage les eaux usées et les élixirs marchands. Même crasseuse, même poissant les doigts comme jadis à l'encrier cette eau se veut lustrale et digne d'ablutions. L'acte d'écrire n'est pas que représentation, pure présentation au temple et salve d'icônes à révérer. Mais il demeure proche de la prière. On se moque de savoir si c'est beau, disait Éden-Théa. De savoir si c'est plus ou moins beau, plus ou moins nouveau, révolutionnaire ou génial… Ce qui importe c'est que ce soit bon, c'est tout disait-il. Bon… Ce que je veux dire par là ? Je ne sais pas moi : bon à quelque chose, c'est tout ! À manger si vous préférez. Bon à boire et à manger. Bon à écouter par exemple, bon à respirer, à goûter. Bon à dire et à répéter. Bon à vivre tout simplement, et s'inscrivant dans une vie toute de bonhommie vêtue, un vécu lié, relié à ce qui l'entoure, le petit monde comme le grand. C'est le genre de relation qui pousse à sortir de chez soi, à sortir de soi comme on sort de sa chambre. Littéraire ou pas, une telle écriture sera sociale ou elle ne sera pas. Et peu importe qu'elle le soit à sa manière, toute seule, isolée à l'image d'un arrêt de bus en tôles planté au milieu de nulle part car si elle l'est, c'est comme une route. Comme la route qui passe devant l'arrêt du bus et lui donne tout son sens. Et une petite route de campagne, sans éclairage public, sans bas-côtés stabilisés, sans signalisation horizontale et sans horizon du tout… Eh bien ! disait Luigi, c'est encore une route non.
dim
08
fév
2009
BERGERIE
"Chaque livre que j'écris, c'est un peu comme si c'était la première fois. Ce n'est pas devenu plus facile du tout. Lorsque j'étais jeune et que j'écrivais mes premiers poèmes, je n'étais pas conscient de m'inscrire dans le corps de cette langue maternelle qu'est pour moi l'anglais. Ce qui change peut-être, avec l'âge, c'est que je suis devenu plus conscient de cela - et, curieusement, cette conscience me rend plus enfant. Si on décide de ne pas utiliser les formules toutes faites, les clichés, alors chaque mot que l'on choisit est l'objet d'un enjeu important. Il s'agit de prendre en compte à la fois la relation qui existe entre ce mot et ce que je cherche à signifier, ce qui demande la précision la moins abstraite possible. Mais il faut se soucier également de la relation que ce mot entretient avec la langue et son histoire, de la façon dont il résonne dans le corps de la langue, dont il va entrer dans l'imagination du lecteur, avec quel poids ou quelle légèreté, avec quelle violence ou quelle tendresse."
John Berger, in Telerama du 08/02/09
ven
06
fév
2009
LE MYSTÈRE DES MYSTÈRES
Les mystères ne se désépaississent pas systématiquement avec les brumes matinales. Chaque matin, je retrouve ainsi ma couverture roulée sur le côté droit du lit. Et je ne sais pas pourquoi ? Je n'ai
pas l'impression de me retourner plus dans ce sens que dans l'autre. Je n'ai pas la certitude que mon cerveau agite plus la machine à rêve dans ce sens que dans l'autre. Je n'ai pas le sentiment
d'être d'un côté ou d'un autre. J'ai regardé dix mille fois sous le lit, rien ! J'ai étudié l'état du plancher ! L'inclinaison du sol ! J'ai tout essayé mais rien n'y fait ! Le rouleau couverturé
termine toujours son boudin au pied droit du lit. Je ne sais pas… Lutins, farfadets, acariens sur-vitaminés ou surcharge pondérale de la poussière accumulée non, je ne sais pas. Je pourrais peut-être
dormir du côté gauche —comme si je n'y avais pas pensé—. Mais alors qui me dira pourquoi, demain matin, ma couverture aura roulé sur le côté gauche du lit, toute seule, et avec toute son autonomie
létale, nocturne, et mystérieuse ?
mer
04
fév
2009
LE DERNIER COMBAT
L'étendue du doute paraissait infinie avec l'océan. Ses jours comme ses nuits étant habités par de puissantes ombres et les souvenirs d'un monde englouti, il n'y avait plus dans le chaos de sa tête qu'une seule et unique réalité possible : Les récifs, en face du Dingle. Antique posture du globe terrestre et appendice tectonique trilobé, cette postulation psychique éclatée de sa mémoire était seule capable d'envahir son corps entier, depuis la racine des orteils jusqu'au vent chassant dans les zones corticales. C'était sur ces pointes fines, sur ces stalagmites géantes que reposait désormais, en équilibre instable, son Saint-Graal ; défi pour tout ce qui restait. Trois îlots pentus, sertis entre deux nuits plus précises et profondes que des idées, formaient désormais la preuve que tout ce qui avait eu lieu jusqu'ici, tout ce qu'il avait fait refait et enduré par milliers de fois, ne l'avaient pas été en vain. Que c'était vrai ! C'était bien réel, et avait la forme le fond et le sommet d'un triptyque de pierres antédiluviennes, plantées-là en aiguilles dans un chaos permanent de vagues tout en spirales. Ces récifs, ce triangle de granit et de nuit résumaient l'étendue de son existence et le vertige de son doute. J'ai grandi aux bords de ces mêmes précipices, se dit-il. Il se sentait happé. Pris, aux épaules au ventre aux cuisses et poussé dans le vide. Ici les lieux agissent comme des dieux. Ils exercent une captation de l'âme, un exorcisme amoureux usant d'un philtre totalisant, mélange informe de paysage et d'éléments, de sentiments suggérés par vagues et de souvenirs d'enfance détissant leur brume natale. Un rapt, doux et violent. Une réalité-rêve qui monte et qui descend. Un diamant brut, divisé en trois dents de charbon. Triple signal de cette perfection gravée dans l'agir. Dans la vampirisation du maintenant.
mar
03
fév
2009
RUMEURS
Il reste à prouver que la deuxième phrase soit plus aisée à écrire que la première ? Mais il est vrai que nous tenons de sources proches du pouvoir céleste que l'antepénultième de nos chers
prophètes livresques ait soutenu ferme que, bien évidemment : Les premiers seront les derniers.
S'échinant au jour le jour c'est peut-être ce que fourmis finissent par penser, de coulisser sur le sol sans savoir ce que, au juste, elles y font à force ?
Assujetties à porter le monde sur leurs épaules, et comme à laisser de petites traces horizontales c'est sans cesse qu'elles avancent — fortes et faibles à la fois —, horizontalement sans se soucier
ni d'hier ni de demain ; leur corps étroit en forme et fond de minuscule encrier.
Je me suis penché sur ma propre épaule, et j'ai pensé à un débat de fourmis… Voilà !

WORK IN GARDEN

